Jean L'Anselme

 

 

 

 

Bonjour,

Je suis le fils de Jean L’Anselme et ai la tristesse de vous annoncer le décès de mon père.

Dans « L’Anselme à tous vents », il disait préférer au saule de Musset « une bière bien fraîche, avec beaucoup de mousse… autour ».

Par une ultime pirouette d’humour noir, ils nous a quittés vendredi… la veille de son 92ème anniversaire ! [...]

Jean-Philippe Minotte

 

 

Alors voilà Jean, grand sportif, n'a pas terminé la ligne droite qui le conduisait à ses 92 ans. Je viens de l'apprendre par son fils. Bon, je pense qu'il a voulu nous jouer là un dernière farce n'achevant pas lui... son 92ème tour de piste. On aimait ce que faisait Jean ou on n'aimait pas mais il ne laissait personne indifférent. Comme Brassens constituait un vaccin contre la connerie (Le Forestier), Jean proposait lui un vaccin contre l'esprit de sérieux qui est associé à cette même connerie. Je l'avais rencontré une fois lors d'une signature à Paris et nous nous sommes écrit quelques lettres. Il m'envoyait parfois en cartes postales les photos ratées de son épouse... Il m'avait envoyé aussi une très belle missive après lecture de mon opuscule autobiographique (1). Il y joignait d'ailleurs, comme nous avions parlé vélo, une photo prise lors d'une compétition de ce même fils, je suppose, qui m'a appris la nouvelle. À 90 ans, Jean montrait dans cette lettre une sacrée jeunesse et c'est cela qu'il faut garder de lui. Il n'aurait pas trop aimé, je crois, que l'on tombe dans le sérieux à l'occasion de sa mort alors, simplement, je veux l'imaginer avec son éditeur préféré, ainsi qu'avec Marie-Thérèse, en train de rire et de faire la fête. Je m'aperçois au moment où j'écris ce texte que sa page affiche 1343 visites. C'est sans doute l'une des pages les plus visitées du site.

Allez, salut Jean, embrasse-bien René et Marie-Thérèse pour moi et marrez-vous bien tous les trois comme vous saviez le faire ici-bas. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas Jean, qu'ils aillent donc voir du côté de chez Rougerie (voir ici-même rubrique "invités sur le site" puis "éditions Rougerie"). Ils verront comment Jean anselmait à tous vents. "Ca ne casse pas trois pattes à un canard ? Et après ?".

"Méfiez-vous des gens qui ne rient jamais, ce ne sont pas des gens sérieux" (Robert Schumann).  

     

« Mais les copains
Suivaient l'sapin
Le coeur serré
En rigolant
Pour fair' semblant
De n'pas pleurer
Et dans nos coeurs
Pauvre joueur
D'accordéon
Il fait ma foi
Beaucoup moins froid
Qu'au Panthéon » (Georges Brassens)

 

(1) voir un extrait de cette lettre dans la rubrique "commandes" puis "Maman,j'ai oublié le titre"...

 

Né en 1919 près d'Amiens

En 1945, Dubuffet lui conseilla de se méfier de « l'asphyxiante culture » et l'initia à « L'Art Brut », ce qui l'amena par la suite à expérimenter l'art pauvre, l'art moche, à faire l'éloge du laid et à préconiser, pour finir, l'art con en poésie. Il n'en est pas moins pris au sérieux puisque les livres scolaires lui font place aux côtés de Voltaire, l'Université d'Angers lui a consacré un colloque en 2002 et la télévision un film. Il a écrit près de 50 ouvrages, principalement chez Rougerie éditeur, dont un essai sur l'humour. Une monographie lui est consacrée. Il fait partie du Jury du Prix Apollinaire et des grands prix de l'Humour Noir. Il est président d'honneur de L'Urbaine de Poésie. L'attrait de l'ordinaire, le lieu commun, la banalité et l'insolence, cet aspect le plus frondeur et dérangeant de l'humour, parcourent sa poésie faite de pensées, d'aphorismes, de trouvailles journalières. Bosquet disait de l'auteur « l'impertinence est sa seconde nature, il fait de la rouspétance sa muse principale ». Que le banal et l'ordinaire, que l'Anselme privilégie depuis 1945 et sa rencontre avec l'Art Brut, soient devenus aujourd'hui le leitmotiv de l'art contemporain et de la communication moderne montre toute l'utilité d'une conférence caustique sur le thème choisi « Ca ne casse pas quatre pattes à un canard ». D'ailleurs, ce n'est que l'emprunt du titre de son dernier livre paru chez Rougerie comme beaucoup de ses autres ouvrages (voir dans la rubrique "l'éditeur invité")...

 

Jean "L'Anselme à tout vent" et c'est tant mieux. Il pratique le "degré zorro de l'écriture" et c'est tant mieux aussi. Pourtant l'on me dira que Jean et moi sommes apparemment à des années lumière. Quoique... "L'humour est la politesse du désespoir" (Chris Marker) rappelle-t-il lui-même en évoquant Tardieu (in Lire Tardieu, Presses Universitaires de Lyon). Il se trouve que, malgré l'âpreté de mon travail, je considère un certain humour, dans la lignée d'Alphonse Allais ou encore de Pierre Desproges, comme une entreprise de salubrité publique, comme la voix même de l'impertinence (si peu de mise aujourd'hui). Ou encore comme une forme privilégiée de la révolte et de la dénonciation. Du reste j'ai dû y avoir recours moi aussi pour évoquer mon indicible enfance (Maman, j'ai oublié le titre de notre histoire). On ne s'étonnera pas que Jean et moi nous nous retrouvons (en dehors d'une passion commune pour le vélo et de notre appartenance ch'ti) dans une tradition libertaire et que nous aimons particulièrement le poil à  gratter les cuistres trop bien assis voire même rassis.

 

Avec un clin d'œil à André Breton

 

voici

 

L'AMOUR FOU

 

 

Je suis à toi comme la sardine est à l'huile,

le maquereau au vin blanc, le loup

au fenouil, le brochet au beurre blanc.

Je suis à toi comme la glace est à la pistache,

le poulet aux hormones, la soupe à la

grimace, mon père avec la bonne.

Je suis à toi comme le vinaigre est à l'estragon,

la pêche à l'espadon, la salade aux lardons,

les gaîtés à l'escadron.

Je suis à toi comme le moutard à sa nourrice,

le motard à la police, les aristos à la lanterne,

les peupliers à la poterne.

Je suis à toi comme le yaourt est à la vanille, ton

sexe au parfum de glaïeul, le petit salé

aux lentilles, la mémère à son épagneul.

Je suis à toi comme tu es à moi, comme le ver

est à soie, comme l'avenir est à nous,

comme le garde est à vous,comme le train

est à l'heure.

Je suis à toi

comme les tiques aux boeufs.

On dit n'importe quoi

quand on est amoureux.

 

N. B. - Soyons honnête quand je dis : « ton sexe au parfum de glaïeul », ce n'est pas de moi mais d'André Breton.

 

in La Chasse d'eau (Rougerie Ed., 2001)

 

***

 

 

LA MORT DE LA MACHINE À LAVER

À la Princesse Diana

 

Pendant bien, bien des années

elle brassa le linge à grande eau

comme aurait fait la Mère DENIS

pour vous le rendre aussitôt

blancheur OMO garantie.

 

Puis, sous le harnois, elle vieillit

et de la mort suivit la pente ...

On appelait souvent DARTY

le meilleur médecin d'après-vente,

liés à cet homme de science

par un contrat de confiance.

 

Il lui prescrivit une jouvence

dont le traitement lui fut bon

puisque, malgré sa déchéance,

elle retourna au charbon.

Mais le calcaire fut son calvaire :

on n'utilisait pas de CALGON !

 

Elle est morte un jour sans trompette

dans un grand roulement de tambour,

recrachant slips et chemisettes,

lingerie de nuit et de jour.

Puis, après un sursaut, sa turbine

dans un hoquet à fendre l'âme

vomit sa flotte dans la cuisine

aux yeux affolés de ma femme.

 

Cela s'est passé un matin.

C'était une ARTHUR MARTIN.

 

 

NB - Par te plus grand des hasards, ce poème est né le jour même de l'anniversaire de la mort de la Princesse Diana. C'est pourquoi il lui a été dédié.

 

***

 

 

C'EST LE GRAND AMOUR

 

 

Elle avait des lunettes et lui aussi

si bien qu'ils se voyaient mieux

pour se regarder dans les yeux.

 

Elle avait un cornet acoustique Sonotone

et lui aussi

si bien qu'ils s'entendaient bien

et restaient sourds à tout

ce qui les entourait.

 

Mais, il avait un grand nez

et elle était obligée

de se mettre très en biais

pour l'embrasser.

Et sa moustache

ça la chatouillait.

 

Il n'y a pas de bonheur complet.

 

 

"Quand c'est pas tous les jours Dimanche, faut se contenter du Samedi", disait un philosophe