Janladrou



 

 

Janladrou

 

Pour présenter le travail de Janladrou, mon ami depuis 25 ans et je n'en suis pas peu fier, je reprends ici l'article que j'avais écrit pour son exposition au Mémorial littéraire national de Prague en 1998 et que l'on peut trouver déjà sur le site "Guy Allix, poète" (rubrique "articles critiques").

Je reprends après l'inventaire de ses expos tel qu'il apparaît sur son site (voir dans les liens) et je place en fin de page un certain nombre de ses oeuvres. Je mentionnerai les titres de celles-ci peu à peu et j'en ajouterai d'autres. En fin de page je place un article qui rend davantage compte de la dernière partie de son travail.

J'ai un vieux projet d'écrire un de ces jours un livre entier sur l'oeuvre de Jean... Il mériterait un superbe bouquin... bon je ne sais si je serai à la hauteur... Et voilà un artiste dont j'admire la posture, très loin de tous les petits vaniteux qui encombrent trop souvent l'art et la poésie.

Pour illustrer notre amitié, je me dois de dire que nous partageons beaucoup puisque Jean n'hésitait pas, du temps où il alimentait ses oeuvres de citations, à me piquer des bouts de poèmes de la même façon que Brassens volait un parapluie à un ami. On en a la preuve ici même avec un tableau intitulé "Le juste doute". Certains croiront que c'est Jean qui a écrit cette phrase "se nourrir d'errance alimenter le juste doute"... Eh bien non le salaud il me l'a piquée ! C'est moi en effet qui l'ai commise. Pour preuve quand même qu'il pique n'importe quoi ! 

 

L’emprise l’empreinte

 

 ou

quelques pas avec Janladrou

 

 “Car tel est mon bon plaisir ici et maintenant”

(lu dans Le champ du signe)

 

 

 

Qu’est-ce qui fait que l’œuvre de Janladrou s‘impose de cette façon au regard ? qu’elle puisse à ce point exercer cette emprise ? Quel sens se trouve donc convoqué ? S’interroger ici, revient à s’interroger sur le statut des signes que l’on trouve ainsi confrontés, sur la posture que le peintre adopte face àeux (on pourrait penser que le travail du “critique”, du liseur comme du “voyeur”, consiste “simplement” à tenter de retrouver une posture fondamentale du créateur à son œuvre). Cela revient encore une fois (mais peut-on vraiment échapper à la question ?) à interroger cette texture, ce tissu, cette présence des signes. Cette présence des signes dans l’œuvre certes. Mais aussi, nécessairement, cette présence des signes à l’œuvre, cette irréparable présence des signes au monde.

 L’œuvre de Janladrou peut être prise au fond comme une gigantesque mise en scène. Mise en scène des signes. Mise en signes. Et cette mise en scène qui habille les signes, les plante en un décor étrange (aussi étrange, aussi fondamental que la rencontre fortuite, chère à Lautréamont, du parapluie et de la machine à coudre sur une table de dissection), qui les imprime dans un bain de couleurs, les dénude en même temps et les plonge dans un silence assourdissant. Rien à voir ici avec ces apparitions nombreuses d’écrits dans les Vanités du 17ème siècle par exemple. Si les Vanités laissent apparaître l’écrit c’est dans une profonde redondance avec le tableau (le texte le plus fréquent y est d’ailleurs bien le “Vanitas Vanitatumn et omnias vanitas” de L’Ecclesiaste). Dans de rares cas l’écrit est lui-même frappé, contaminé par la vanité (le Livre bien sûr, en bonne place souvent près d’un crucifix ou d’une discipline, échappe à cette sentence). Mais l’écrit est bien là tout entier dans son sens, dans ce qu’il vient signifier, dans un enseignement qui est par ailleurs celui de la Bible. C’est tout autre chose chez Janladrou. On pourrait dire, en jargonnant un peu, que le peintre met le doigt -ou plutôt le pinceau- sur l’espèce de jointure entre le signifiant et le signifié. En confrontant les lettres de différents alphabets, pictogrammes, hiéroglyphes (on a affaire ici à une véritable Babel de l’écriture...), en confrontant les systèmes graphiques les plus divers, en les illuminant, Janladrou accuse, met en relief le signifiant et, dans le même instant, il le place dans cette distance de la trace et de l’empreinte. Dans cette distance du temps de l’empreinte. Dans cette distance dont se nourrit la fascination.

 Ici, le procédé principalement utilisé par le peintre (le monotype) est pour le moins profondément révélateur. Il fonde justement cette distance, ce temps nécessaire pour que le regard enfin transcende cette immédiateté et cette transparence aujourd’hui envahissantes du signe et se mette ainsi véritablement à l’œuvre. A l’heure où les nouveaux outils de diffusion de l’écrit “donnent” en effet, dans une immense gabegie, les signes sans aucun écart, sans aucun soupçon, dans une espèce d’évidence lisse et trompeuse, l’œuvre de Janladrou, elle, retourne au temps de l’empreinte -et ce, depuis ces premières traces de pas exposées en 1977 et qui avaient pu déconcerter, traces qui faisaient office de gravures et qui appelaient auprès d’elles, on peut dire nécessairement, l’apparition des premiers signes graphiques -. Le peintre des mots retrouve ce temps qui sèche les couleurs et qui inscrit sa patine, ce grain, retrouve cette latence, cette béance nécessaire pour que le signe, dépouillé de sa sujétion au seul signifié, mette à jour paradoxalement quelque chose comme ce qui serait le SENS même - mais un sens qui n’arrêterait pas de se déplier en ses méandres, en ses arabesques, un sens jamais arrêté, toujours à l’aventure comme la peinture de Janladrou -. C’est là, je crois, que cette œuvre devient une réelle présence, qu’elle atteint à la présence en ce qu’elle manifeste, avec une violente jubilation, notre présence, notre errance, au monde.

 En effet retourner le signe par le geste du report, pour qu’il s’inscrive dans un jour nouveau c’est l’inverser, le détourner et l’inscrire ainsi dans le noeud d’une énigme fondamentale qui est notre énigme, l’énigme de notre présence au monde. Là où le signe graphique n’est plus simple partage mais ligne de partage entre voir et lire, comme entre le monde et nous, comme entre être et ne pas être. Si le signe ici se singe et y perd son ordre c’est comme pour, effaçant ce qui le constitue comme signe, retourner aux premières traces. Illuminé, enluminé, détourné, contourné, il nous rend sourds aux sirènes de l’immédiat et de l’éphémère, il manifeste comme la forme et la couleur de l’étonnement premier de celui qui se lit/lie pour la première fois au monde. Et il me semble que c’est sur cet instant recommencé que se superposent ces strates, ces touches, ces reports qui sont tout autant de véritables rituels. Car chez Janladrou la dimension sacrée est toujours présente. Mais jamais cette dimension n’apporte une réponse ou un repos, ne désigne un lieu, un centre du monde, si ce n’est cette place qui est justement délimitée par le cadre. Cette dimension est tout entière dans le travail du questionnement. Elle n’apporte ni dogme, ni loi, ne supporte aucune certitude. Elle est sans feu ni dieu.

 J’aime par ailleurs que Janladrou, dans son art si singulier, remette aussi en cause nos classifications artistiques. A quoi avons-nous affaire en effet ici alors que le peintre se met à écrire ? Il y a là comme de la poésie en effet mais il y a aussi, dans ce système de variations, de symétrie, de tonalités et d’échos chromatiques propre à cette composition plastique comme une présence musicale, comme une tessiture particulière -et ceci bien que l’artiste n’ait pas encore utilisé à ce jour l’écriture musicale-. Par ailleurs si Janladrou est poète -mais il récusera peut-être ce terme dans ce qu’il peut connoter, parfois et hélas, de pose, de gravité surfaite et d’affectation - c’est moins pour ces géniales bribes de textes qui émaillent parfois ses tableaux (et que, pour l’empreinte, il emprunte à d’autres, afin de mieux nous les donner à lire...) que pour cette façon dont il sait si bien nous dire, comme en une inscription de Magritte “ceci est un signe” ou plutôt “ceci est du signe”. Et, on le sait, cette posture poétique, en dépit de son apparente gratuité, ne peut nous laisser indemnes. Elle nous met face au monde précaire des hommes qui n’est avant tout que peuple de signes où il suffit d’un pas, d’une lettre de plus ou de moins pour passer de la vérité (Emet) à la mort (Met), ou du mot à la mort. Encore une fois elle interroge au plus profond de l’empreinte.

 L’empreinte, notre empreinte, autant dire peut-être notre reflet et son emprise. Miroir où nous pourrions bien nous abîmer. Le mythe de Narcisse ne nous promet-il pas la mort si nous nous connaissons ? Mais il n’en est rien dans ce miroir des signes et, si, comme Narcisse, nous devrons, nous aussi, aimer et ne jamais posséder vraiment ce que nous aimons -il en est ainsi de l’amour, il en est ainsi des mots qui ne nous dessinent que l’image de l’autre, à jamais inaccessible à notre étreinte-, nous ne retrouvons là, dans ces tableaux, ni la nymphe Echo qui ne ferait que répéter vainement notre vaine parole, ni ce nom trouble d’une fleur fragile qui s’évanouit dans notre souffle, se perd dans sa propre duplication. Nous sommes comme devant cet oiseau-signe qui “vient peupler la petite cour” d’Henri Michaux, cet autre poète et peintre de signes, “fasciné par son apparition! fasciné par sa disparition” (L’oiseau).

 Le signe graphique ainsi montré comme monstre, transfiguré, torturé parfois, démasqué par ses masques de couleurs, le signe inventé même n’apporte pas avec lui, heureusement, connaissance ou vérité. Il n’est que cette ombre portée sur la surface du tableau du questionnement incessant qui nous vient du fond des âges, du questionnement de notre présence depuis les premières strates, les premières traces qui sont autant de déchirures dans le monde. Il vient nous relier à ce premier étonnement à cette scène capitale, où, au hasard d’une trace de pas ou d’un reflet dans l’eau, nous découvrons cet autre nous-même, notre inscription dans le monde. Et cette trace et ce reflet nous les découvrons au point de nous y arrêter et de les approfondir et de les creuser comme des sillons.

 Le signe graphique vient aussi nous porter très en avant de nous-mêmes, dans un futur très lointain (à moins qu’il ne soit très proche déjà) où d’autres hommes pourront s’étonner peut— être devant nos propres signes devenus illisibles, devenus ce seul sens de notre présence “en ce temps-là”, devenus énigmatiques eux-aussi comme ont pu l’être les hiéroglyphes, comme le sont encore le linéaire A crétois, l’écriture Maya, les signes des mégalithes de l’île de Pâques ou peut-être tout simplement ces autres signes que l’on peut trouver aussi comme venant légender l’art pariétal (à Lascaux notamment).

J’aime à penser à la peinture de Janladrou comme à une peinture tout simplement étonnante. Par le tableau qui impose de plus en plus ses limites et ses frontières, accuse le cadre et ses marges comme métaphore de la page et peut-être de nos propres limites, elle vient déborder ce temps qui nous déborde. Elle ne provoque pas tant qu’elle nous convoque. C’est une peinture dans l’intimité de notre étonnement premier et qui a su garder la fraîcheur et l’humilité de cet étonnement.

Une peinture étonnamment au monde et qui nous met au monde.

 

Guy Allix, catalogue de l'exposition Janladrou au Mémorial littéraire national de Prague, 1998

***

 

Né le 10 décembre 1935 à Saint Lô. Formation solitaire. Vit et travaille à Gavray dans la Manche (50).

Bibliographie

  • "22 petites pièces meurtries d'Espagne" sur un texte de Bruno Sourdin en 1981 ;
  • "Stèles et tablettes, lieux d'exil", catalogue du Centre culturel à Cherbourg en 1985, avec un texte de Patrick Hébert ;
  • "Carte Blanche", plaquette du Musée de Coutances en 1988, avec un texte de Patrick Hébert ;
  • "Livre élémentaire", DRAC de Basse-Normandie et l'Air Mobile en 1985 ;
  • "A la lettre", catalogue Hôtel de Ville d'Avranches, avec un texte de F. Py ;
  • "Itinéraire 70-93", catalogue du Musée des Beaux-Arts de Saint Lô, avec des textes de F. Py, G. Allix, P. Hébert, B. Sourdin et M. Sicard.
  • "Signe de vie", catalogue du Mémorial littéraire national de Prague, avec des textes de Z. Freisleben, F. Py et G. Allix.

 

Expositions personnelles

  • 2009 : Espace Culturel Agon-Coutainville
  • 2008 : Lycée Sévigné Granville - Musée des Beaux-Arts Saint-Lô
  • 2007 : Collège J. Monnet à Marigny
  • 2006 : Galerie Art 4, Caen - IUFM de Caen - Granville Gallery Granville
  • 2005 : IUFM de Vannes - Galerie F. Jeneweina, Kutna Hora (Rép. Tchèque)
  • 2004 : Collège André Malraux, Granville - Espace 2 Angles, Flers
  • 2003 : Château de Regnéville-sur-Mer
  • 2002 : Galerie du Théâtre de l'Hôtel de Ville, Le Havre - CES Jean Grémillon, St-Clair-sur-Elle
  • 2001 : CES Périers - Espace X. Rousseau, Argentan - CES Percy - CES J. Rostand, Argentan
  • 2000 : Librairie Plein Ciel, Cherbourg - CES Diderot, Tourlaville - CES Portbail - Espace culturel, Agon-Coutainville - CES Malraux, Granville - Lycée Robert de Mortain, Mortain - Centre W. Harvey, Périers
  • 1999 : CES Montmartin-sur-Mer - Espace "les tanneurs", L'Aigle - IUT de Saint Lô - CES Cerisy-la-Salle - Théâtre du préau, Vire - Lycée Paul Cornu, Lisieux
  • 1998 : Artothèque, Cherbourg - CES Maupas, Vire - Mémorial littéraire national de Prague
  • 1997 : Hôtel de Ville, Ceske Budejovice (Rép. Tchèque) - Galerie Mémoranda, Caen
  • 1995 : Galerie d'Art, Orly Sud
  • 1994 : La Halle, Bréhal
  • 1993 : Lycée de Carentan - Musée des Beaux arts de Saint Lô
  • 1992 : CES de Canisy, CES de Gavray
  • 1991 : Prieuré à Saint-Gabriel-Brécy
  • 1988 : Autodafé en public, Gavray - Musée des Beaux-Arts, Coutances - Galerie 9, Coutances
  • 1986 : Galerie l'Hermitte, Coutances
  • 1985 : Centre culturel, Cherbourg

... et plus de 25 autres expositions personnelles entre 1969 et 1992.

 

Expositions collectives

  • 2009 : "Le chemin des ateliers" Curzay-sur-Vonne - Salon des Ravalet, Tourlaville - Artactuel 93-10, Collège Paul Verlaine, Evrecy
  • 2008 : "La rentrée des artistes", IUT de Cherbourg-Octeville - "Vide atelier d'art, usine Utopik" à Tessy-sur-Vire
  • 2007 : Le Conservatoire de Caen - Galeie Art 4 Caen
  • 2005 : "Artistes Bas Normands en Basse-Normandie", Château de Bénouville - Salon Condé-sur-Noireau - "C'est Noël", Galeie Art 4 Caen
  • 2004 : "Les Visiteurs du Noir", Musée Anacréon, Granville
  • 2002 : "Maîtres des Murs", Saint Lô - "Quand l'Art change la Baie", La Chapelle Urée
  • 2001 : "Quand l'Art change la Baie", Le Mont Saint Michel
  • 2000 : "Mail Art Omaha Beach", Saint Lô
  • 1998 : Galerie de Pansky Düm, Uherský Brod (République Tchèque)
  • 1997 : Intersalon, Ceske Budejovice (République Tchèque)
  • 1999 : Le C.A.R., Montceau-les-Mines
  • 1995 : "Passages de l'Écriture" à l'Université Rennes II - "Les Visiteurs du Noir", Granville
  • 1994 : CES, Gavray - "Les Visiteurs du Noir", Granville
  • 1993 : "L'Écriture dans les Arts Plastiques" au Théâtre de la Butte, Octeville - "Livres délivrés", Médiathèque de Nancy - La Petite Galerie, Saint-Vaast-la-Hougue
  • 1992 : "Art, Culture et Psychiatrie", Saint Lô - CES de Gavray - "A la Lettre", Hôtel de Ville d'Avranches et Château de Torigny-sur-Vire - Salon d'Art Contemporain, Saint Grégoire
  • 1990 : Salon d'Art Contemporain, Lisieux - "Lieu de Juillet", Barneville - Exposition Groupe ODAC, Manche
  • 1988 : "Regard sur la création contemporaine", Centre W. Harvey, Périers

... et plus de 45 autres expositions collectives entre 1968 et 1992.

 


Coordonnées : Janladrou, 1, rue des Hauts Vents, Gavray 50450

 

02

 

10

 

12

 

38

 

Le juste doute

 

61

 

65

 

69

 

70

 

DSC_0090

 

DSC_0096

 

Retour à l’initiale

"L'éternité ne dure pas trop" in "Épreuve n° 1"

 C’est là le dernier avatar, la dernière mue-vue en date de l’œuvre polymorphe de Janladrou : depuis quelques années, il campe sur (ou sous…) le "a" jaune, il n’en démord pas... "a" jaune : une seule lettre, une seule couleur, on ne peut aller plus avant dans le minimalisme ou, plus justement, dans ce que j’appellerais le dénuement de l’anachorète. J’oserais dire, et j’insisterai par ailleurs sur ce point, qu’il s’agit là d’une peinture ermite… Découvrir alors les mille nuances de cette couleur, comme les mille formes de cette lettre « a » qui semble tout simplement déclinée : c’est là comme un parcours initiatique et l'œuvre se love dans cette « orijaune ». 


Le jaune justement n’est pas « un », c’est une couleur singulièrement duelle. C'est incontestablement la lumière portée à son paroxysme, celle qui transmute le plomb du soleil en or de la récolte. Celle que rencontra un jour, et ce jusqu'à son terme, Van Gogh. Jaune jubilatoire, euphorique, du soleil et des champs de blé… mais jaune terriblement aride aussi : après tout, le jaune connote le désert lui-même ! Avec cette couleur duelle (est-­ce bien alors encore une couleur ?), avec cette unique lettre « originant » à jamais notre écrit (mais est-ce bien encore seulement une lettre ?), la surface, tout en s’accusant, se dénude et se dérobe : nous sommes comme pris, « lancinés », dans les mailles serrées et profondes d'un chant grégorien qui ne dirait pas son nom.


Et cela nous regarde bien sûr, car il nous regarde de déshabituer notre regard. C’est « a, l’œil » (titre d’un des derniers travaux de Jean) d’errer dans le désert originel dans « l’a, déchirure » même (autre titre…). Et c'est cela qui nous contemple simplement car ici le jeu de l'échange s'inverse quand le "je" devient cet espace circonscrit qui nous provoque dans cette polyphonie du monochrome, du monocorde. Nous rêvons alors d'un alphabet qui ne serait plus composé que de cette lettre "a" dans ses infinies variations certes mais surtout dans son tracé le plus rond, le plus à même d’être domestiqué et enrichi par Janladrou, de cette lettre "a" transgressée et portée àincandescence dans ce qui serait le premier jour du monde, dans la jubilation originelle, dans ce big bang avant le "b", quand le verbe sacré accouche de la lumière et du chant.

 

Oui, "le jour s'est fait" - titre d'un ancien travail de Janladrou - et il fuse littéralement de chacun de ces travaux comme d'un premier souffle. Ce "a" n'est-il pas l'âme du souffle, l'âme du verbe, l’âme de l'âme ? Car il y a bien plus, en dépit de ces apparences aussi trompeuses qu’une vanité (car quoiqu’on en dise et bien que toute référence religieuse « explicite » ne saurait ici prévaloir, il y a bien chez Janladrou, comme dans le tableau du XVIIème siècle, un regard porté de l’écrit sur ce qui fut la toile, une mise en abîme dans le miroir effacé du texte, fût-il réduit à ce « a » qui annone interminablement), il y a bien plus, dis-je, que ce que l’on pourrait considérer comme un arrêt ou une posture définitive ici. Il y a bien plus qu’un point de non retour puisque cette lettre et cette couleur ne signifient rien moins que le juste retour à  l’initiale même. Ce qui serait une autre manière, selon moi, de dire ce « juste doute » - titre d’un ancien travail de l’artiste - puisque rien n’est plus douteux que l’origine.

 


 

Oui, "le jour s'est fait" - titre d'un ancien travail de Janladrou - et il fuse littéralement de chacun de ces travaux comme d'un premier souffle. Ce "a" n'est-il pas l'âme du souffle, l'âme du verbe, l’âme de l'âme ? Car il y a bien plus, en dépit de ces apparences aussi trompeuses qu’une vanité (car quoiqu’on en dise et bien que toute référence religieuse « explicite » ne saurait ici prévaloir, il y a bien chez Janladrou, comme dans le tableau du XVIIème siècle, un regard porté de l’écrit sur ce qui fut la toile, une mise en abîme dans le miroir effacé du texte, fût-il réduit à ce « a » qui annone interminablement), il y a bien plus, dis-je, que ce que l’on pourrait considérer comme un arrêt ou une posture définitive ici. Il y a bien plus qu’un point de non retour puisque cette lettre et cette couleur ne signifient rien moins que le juste retour à  l’initiale même. Ce qui serait une autre manière, selon moi, de dire ce « juste doute » - titre d’un ancien travail de l’artiste - puisque rien n’est plus douteux que l’origine.

Comment commencer ? Voici incontestablement la question de l’œuvre qui, à peine prononcée, à peine exposée, pose l’œuvre elle-même comme une incessante, comme une lancinante interrogation. Tout se passe comme si Janladrou revenait là sur le lieu primal et ce en toute humilité bien sûr (on sait comme il répugne lui-même fort heureusement au commentaire, au discours, à l’exégèse). Il ne s’agit plus que de faire, défaire, ce qui va advenir, se démêler, se reproduire à l’infini. Il ne s’agit plus que de faire, défaire, ce qui est déjà advenu, démêlé, reproduit.

Ici et maintenant, tout simplement… Mais « le temps déborde ».

Au fond nous retrouvons, avec ce « a jaune » démultiplié, le signe même du travail de l’artiste qui, pas à pas, depuis la première empreinte, s’inscrit dans la duplication, dans le collage et le report. Ici la répétition fait son œuvre infinie et nous convoque. Ainsi la première lettre bégayante accouche, accouchera, a accouché, d’un alphabet qui dit plus et moins qu’elle. Une première lettre qui, s’incurvant en tant que signe, dit autre qu’elle-même et tout à la fois se montre comme monstre. Nostalgique toujours du premier cri porté au devant du monde.

Et le travail justement, par un retour subi, va s’effacer peu à peu comme le geste de peindre, devenu occulte, retiré au fin fond des parois les plus sombres, aux tréfonds de la grotte. On remarquera en effet l’obstination de l’artiste à effacer toute trace proprement picturale quand il fonde justement avec la trace de l’écrit,  la trace du « pas-sage », la trace de ce qui doit passer. Il ne cesse en effet de médiatiser les marques, de leur imposer une épaisseur qui, ainsi, ne laisse plus place qu’à la seule surface. De report en report, de collage en collage, de caviardage en caviardage, nous ne retrouvons plus le relief qui témoignerait en effet des multiples opérations. Dans l’« a-telier », qui prend alors son sens alchimique, le travail efface le travail. Le peintre s’emploie  à effacer la trace et, simultanément, à tracer l’effacement. Et même si l’artiste divulgue ses secrets de fabrique en toute simplicité, le mystère de la transmutation semble finalement bien gardé.

Autre chose semble s’être passé que nous ne saurons pas.


Cet effacement ira jusqu’à ces tirages numériques sur bâche où la couleur jaune elle-même s’atténue singulièrement. Passe elle aussi devant un spectateur de passage...

 

Il y a ainsi en cette surface, polie par les médiations multiples, un mystérieux miroir, comme une « lettre volée », un mystérieux miroir savamment dissimulé comme dans un tableau de Jan Van Eyck. Un mystérieux miroir qui, exposant la bâche numérique comme un nouveau leurre, nous expose à jamais à nous-mêmes.

Guy ALLIX, catalogue pour l'exposition Janladrou au Musée des Beaux-Arts de Saint-Lô, 2008

 

 

 

 

On pourra voir la video de cette exposition sur le site suivant :

http://www.kewego.fr/video/iLyROoafYPEo.html

 

 

 

 
Posté par Guy Allix