Jean Rivet

 

Jean Rivet

 

 

 

 C'est la première fois sur ce site qu'un des poètes de l'anthogie subjective meurt. Jean est décédé le 7 juillet 2010. Je le savais très malade et il m'avait tenu informé des avancées de la  maladie. Longtemps je lui ai promis d'aller le voir en vélo à Frénouville. Du fait de mes ennuis de santé d'il y a deux ans, j'ai tardé à le faire. Finalement j'y suis allé une première fois il y a un mois environ, je lui ai téléphoné devant chez lui et il m'a répondu qu'il était très fatigué et devait subir une nouvelle chimio le lendemain. J'y suis retourné il y a une semaine vers le 3 juillet et là l'épouse de Jean m'a fait savoir qu'il avait été emmené d'urgence au CHU. Je ne reverrai plus Jean que j'ai connu trop tard, bien trop tard. Je l'ai élu très vite comme un ami. Doit-on le dire, il existe aussi des coups de foudre en amitié et ils nous trompent rarement. C'était un vrai poète et un homme d'une grande générosité et d'une rare franchise. Je l'entends encore la dernière fois que je l'ai eu au téléphone s'excuser : "Tu ne m'en veux pas Guy ? Tu sais, je suis très fatigué."

  On lira sur le site du CRL de Basse-Normandie le très bel et très juste hommage que lui rend Nathalie Colleville :  http://www.crlbn.fr/2010/07/07/disparition-du-poete-jean-rivet.

  J'ajouterai dans les prochains jours un ou deux articles que j'ai pu écrire sur la poésie de Jean. C'est un grand qui disparaît sans qu'on le sache vraiment. Et je ne peux m'empêcher de penser à ces deux petites filles devenues grandes (Margaux et Charlotte) et qui ont perdu un merveilleux grand-père.

 

Aujourd'hui, 16 février 2011, je m'aperçois que dans le texte qui suit j'avais laissé jusqu'alors tous les verbes au présent comme si Jean était encore parmi nous. Comme pour que le temps puisse mieux faire le travail du deuil si tant est que cela soit possible. Je corrige donc et c'est bien pénible. Reste le présent de son oeuvre, que je garde donc à la fin.

 

 

Jean Rivet, né à Dreux en 1933, a connu très jeune le monde du travail : d’abord apprenti dans une imprimerie, puis manutentionnaire, il deviendra employé de banque et finira sa carrière comme directeur d’agence. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, un roman et un journal (Dépôt de bilan, Isoète, 1998).

 

 

Ses livres couronnés, notamment par le Prix Antonin Artaud (1978) ont été salués par de nombreux criques comme Jean Rousselot ou Robert Sabatier.

 

 Jean Rivet, fixé depuis longtemps en Basse-Normandie, a présidé l’association « Rencontres pour lire », à Caen.

 Il intervenait souvent dans les écoles primaires pour parler de poésie aux enfants.

 

Loin des petits salons parisiens, Jean Rivet a écrit un œuvre discrète parce qu’exigeante, commencée il y a plus de 40 ans.  Poète attentif et secret, poète fraternel dans la chaleur d’un silence partagé que les prix Artaud ou Poésie 1 qu’il a reçus ne sont pas venus troubler. Dans l’amitié du poème. Ne cherchez pas ici d’effet, d’artifices, de « jongleries de formule ». C’est avec la sobriété des mots nécessaires et une sensibilité rare que Jean Rivet écrivait. Une voix proche d’un Jean Follain et ce dès les premiers poèmes.

 

 "Poète amateur", aurait-il dit car il aimait plus la poésie que lui-même, Jean Rivet détestait les imposteurs et leur fichu orgueil. Il n’écoutait pas non plus les sirènes du dérisoire et du superflu mais sa propre mélodie intérieure. Il veillait simplement. Il faisait partie, par delà cette humilité essentielle, de ces veilleurs qui nous sauvent. Osons le dire, Jean Rivet, tant dans ses poèmes pour enfants que dans son œuvre pour adultes, fait partie d’une race en voie d’extinction : c’est un grand poète.

A l'heure où je réinstalle cette page d'hommage à Jean, je dois avouer un énorme remords. Un temps, Jean et moi nous nous sommes fâchés vivement au sujet d'un sinistre personnage que je préfère ne pas nommer. Un petit "monstre d'orgueil" au comportement proche du "pervers narcissique" finalement si j'en crois simplement ce que m'a confié pendant plus d'un an une personne qui le connait désormais trop bien et qui en a beaucoup souffert quand bien même ce fut son choix. A l'époque je le pensais "ami" - et je suis fidèle en amitié - et pourtant une indélicatesse majeure de sa part aurait dû me rendre plus méfiant envers ce personnage qui de toute façon n'a guère, lui, le sens de l'amitié de même qu'il n'a jamais su aimer. Toujours est-il que Jean, qui avait plus de flair que moi et qui ne mâchait pas ses mots, l'avait traité d'"usurpateur" dans un de ses derniers livres. Il y eut des échanges téléphoniques orageux car je pris la défense de l'"ami" auprès de Jean. Il y eut même des courriers. Puis l'approche de la mort du véritable ami, que je savais très malade, m'a fait heureusement arrondir les angles. J'étais présent auprès de Gérard Bonemaison le jour de la cérémonie pour Jean au crématorium de Caen.

Si je suis encore vivant quand le petit monstre de vanité disparaîtra, on ne me verra pas rendre hommage et poser d'autres pierres à la légende de celui qui n'est finalement qu'un imposteur et un pervers.

 

 

 Elle m’a dit

Je t’aime

Beaucoup

C’est pas assez

A-t-elle ajouté

Et elle a effacé

« Beaucoup ».

Le soleil meurt dans un brin d'herbe, éditions Motus

 

 ***

Rue Circulaire premier étage porte droite

quand le chien s'essuyait les pattes sur le tapis

un jour d'amour de terre tendrement mouillée

avec ces flocons sur les arabesques de la fenêtre

Rue Circulaire premier étage le samedi soir

après la fumée des cigarettes ah ces trains que

nous avions aimés ces espoirs cette jeunesse qui

nous prenait à la gorge le samedi soir dans la fumée

des cigarettes dans ces parties de cartes

où le noir sortait souvent

Le samedi soir au lit nous entendions les voisins

du dessus faire l'amour et nous nous demandions

pourquoi il allait falloir abandonner ces quais

de gare ces mots d'amour ce désir qui nous

brûlait et entrer dans les rides laisser

notre enfant l'herbe du plateau d'Avron

les pivoines au soleil couchant les marches

gravies un dimanche après-midi et la lecture

de ces livres dont les pages étaient

marquées à jamais d'une carte hebdomadaire

de métro station Denfert-Rochereau

 

In Chemin d’automne, Le Nouvel Athanor, 2002

 

 

 

*** 

 

 

Il a dû pleuvoir cette nuit

Ou à l’aube

Alors je choisis du regard une des feuilles

De la vigne qui est derrière la fenêtre

De ma cabane

Et je choisis une feuille

Celle qu’on voit le moins

Et sur cette feuille la goutte de pluie

Celle qui est le plus au bord

Qui va tomber tomber

Et je suis provisoirement cette goutte

Eternelle de pluie qui va s’écraser

 

 

***

 

 

 

Derrière la vitre embuée

Il devine le ressac

Ces promeneurs sur la plage

Qui vont ailleurs

Je lui prends alors la main

Comme si nous avions vingt ans

Comme si l’amour n’avait pas de passé

 

 

 

*** 

 

 

 

 

Avant de partir tu as voulu m’embrasser

On t’a expliqué qu’il n’était pas convenable

Qu’une petite fille voie

Son grand-père nu sous la douche

Je me range assez à cet avis péremptoire

D’autant que le sans en rien n’arrangent en rien le corps

Tu t’es alors contentée d’envoyer

Un baiser à l’arbre le plus proche

Dûment rhabillé et t’ayant en vain cherchée

J’ai vu ton regard dans l’arbre

Et l’hiver a commencé à me pénétrer

 

 

Carnets d’un veilleur : Jean Rivet

 

 

 

***

 

Articles sur Jean 

 

 

 

 

Les éditions « Le Bretteur » nous offrent comme le cadeau, le bonheur  de l’année 2004 un choix de poèmes de Jean Rivet. Le poète vit à Frénouville près de Caen depuis plus de 20 ans. Là, loin des petits salons parisiens, il écrit un œuvre discrète parce qu’exigeante, commencée il y a plus de 40 ans.  Poète attentif et secret, poète fraternel dans la chaleur d’un silence partagé que les prix Artaud ou Poésie 1 qu’il a reçus ne sont pas venus troubler. Dans l’amitié du poème. Ne cherchez pas ici d’effet, d’artifices, de « jongleries de formule ». C’est avec la sobriété des mots nécessaires et une sensibilité rare que Jean Rivet écrit. Une voix proche d’un Jean Follain et ce dès les premiers poèmes.

Dans une préface humble et belle, François de Cornière signale fort justement qu’en dépit des incursions de l’auteur dans le roman (Pages pour une jeune fille en rouge) ou l’autobiographie (il faut relire aussi le très juste Dépôts de bilan), Jean Rivet reste avant tout « prisonnier de la poésie », « de sa poésie ». Et voilà une bien belle prison : on voudrait y séjourner toute une éternité car elle donne à vivre avec une intensité rare tout à la fois le mystère, le bonheur et la blessure du temps. Et François de Cornière d’évoquer ce « sentiment de la perte » qui se trouve à l’œuvre dans tous les poèmes de Rivet.

A l’heure des paillettes, de la télé-réalité et de la « beauf attitude », Jean Rivet passera certes inaperçu. Qui s’intéresse encore à l’essentiel quand on est happé par les sirènes du superflu et du dérisoire ? Jean Rivet n’écoute pas, lui, les sirènes mais sa mélodie intérieure. Il chemine humblement dans ces voies étroites et buissonnières que n’empruntent ni les touristes, ni les gens pressés. Il veille simplement et fait ainsi partie, dans cette humilité essentielle, de ces veilleurs qui nous sauvent. Osons le dire, Jean Rivet, tant dans ses poèmes pour enfants que dans son œuvre pour adultes, fait partie d’une race en voie d’extinction : c’est un grand poète. C’est dire que ses mots ne s’effaceront pas mais se chargeront de cette belle patine, de ce poids de terre et de sens du chemin.

Lisez plutôt :

 

 

Ton regard s’est inscrit dans le carrelage de la cuisine

composé de petits triangles irréguliers blancs

marron ocre parfois soudainement bleus

Sur ce carrelage se seront promenées des femmes

dénudées auront joué des enfants rieurs

seront morts des hommes C’est un carrelage

auquel les lavages à grande eau n’auront jamais

empêché de conserver toutes ces traces

ces joies ces blessures cette fenêtre ouverte

ou fermée ces chuchotements d’amour

ces ruissellement de secondes ces naissances

ces secrets ces corps en attente de mort

quand le fil à linge s’enfuit dans la cour

Et un jour ce carrelage sera cassé jeté

Il ne fera plus qu’un petit tas qu’on ignore

Mais le sait-on assez ? C’est quand la mer

Se retire qu’elle est présente c’est quand le regard

S’absente qu’il ne nous quitte plus

 

 

 

 

Bienvenue Petite Charlotte

Je suis persuadé que dans ma cabane

Tu apprendras des mots

Qu’à la fenêtre tu regarderas

Se cogner la mouche et la guêpe

Ou avec moi Venus sur le jardin

S’il t’advient

De chercher au carreau l’étoile de glace

L’ombre qui bouge d’une branche d’arbre

Ou de penser à la toute puissance des mots

Je coulerai alors dans tes veines

Guy Allix, paru dans l"es Cahiers du Sens"

 

 

Jean Rivet, Choses d’hier je  vous attends, choix de poèmes (1961-2003), Le Bretteur, 12 Euros

 

 

 

Jean Rivet, Le soleil meurt dans un brin d’herbe, Editions Motus, collection pommes pirates papillons (landemer, 50450 Urville-Nacqueville), 10 €.

Jean Rivet est à coup sûr un vrai poète. En effet, il sait parler aux enfants, il sait parler des enfants. Comme personne. Ce dernier recueil en atteste. Pour cela, point d’effet mais un dialogue sensible avec le lecteur quand il évoque ses petites filles ou encore une conversation avec ces dernières elles-mêmes. Laissons-lui alors la parole :

« -Tu as quel âge ?

-J’ai soixante douze ans.

-C’est vieux.

-Oui, c’est vieux.

--Tu es le plus vieux ?

-Alors tu mourras avant Mamie ?

-Oui.

-C’est bien. »

Ou encore ce beau poème que l’on retrouve en 4ème de couverture :

« Elle m’a dit

Je t’aime

Beaucoup

C’est pas assez

A-t-elle ajouté

Et elle a effacé

« Beaucoup ». »

Ce recueil très sensible est admirablement illustré par Aude Léonard qui pourrait être elle-même la petite fille de l’auteur. Une occasion pour saluer le travail soigné et exigeant des éditions Motus afin que les enfants ne grandissent pas idiots comme le voudrait hélas ce temps de formatage.

Guy Allix, article paru dans "Les Cahiers du Sens"