Andrée Chedid

 

 Ainsi Andrée est partie hier. Je travaillais à l’ouverture d’une page sur elle dans l’anthologie subjective. Depuis plusieurs années déjà Andrée, que je savais très fatiguée, ne répondait plus au téléphone et je n’avais donc pas pu obtenir son autorisation pour cette anthologie plus tôt. Et puis, suite à un envoi de ma part (le n° 16 de « Spered Gouez » où je la citais), son mari, Louis, m’avait téléphoné il y a un mois environ pour me donner chaleureusement l’autorisation. Je devais lui envoyer les textes choisis. Je n’ai pas eu le temps de finir. La page d’anthologie sera donc remplacée par la page d’hommage que j’actualiserai peu à peu.

 

Je correspondais de temps à autre avec elle depuis près de 35 ans. Elle avait su se montrer attentive au jeune poète un peu maladroit que j’étais et j’avais de mon côté rendu hommage à son recueil Fraternité de la parole dans la chronique que je tenais alors à Ouest-France. Il y a quinze ans je l’avais rencontrée (enfin !) pour la première fois à l’Académie française où elle venait d’obtenir le grand prix de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Elle était accompagnée de son fils Louis. Cela avait été l’occasion de prendre rendez-vous pour sa venue au lycée de Carentan où j’enseignais alors. Elle y avait rencontré des élèves de seconde qui avaient travaillé, avec une de mes collègues et moi, sur La Femme en rouge et autres nouvelles. Moment éblouissant et présence rare. Et Andrée avait été ravie de l’accueil chaleureux et mérité qui lui avait été réservé. Elle avait trouvé ce lycée bien sympathique et riait comme une toute jeune femme.

 

D’anecdotes en anecdotes elle m’avait parlé de cette entrevue qu’elle avait eue un jour avec un tout jeune homme, un comédien. Il était venu la voir en lui promettant d’adapter un jour au cinéma L’Autre qu’il considérait, à juste titre, comme un chef- d’œuvre. Elle avait trouvé ce garçon bien sympathique et bien enthousiaste mais doutait qu’un jour cela se réaliserait… Ce comédien encore en herbe s’appelait... Bernard Giraudeau et il allait faire une mise en scène superbe du roman (pour des problèmes de production le film n’est hélas toujours pas disponible en Dvd). Le toujours jeune homme l'aura devancé, au terme d'un exemplaire et courageux combat, de quelques mois dans la mort.

 

Andrée était un très grand poète dont il faudra peu à peu relire l’œuvre pour l’apprécier à sa juste mesure, loin des faiseurs à la mode. C’était aussi une dramaturge. C’était enfin une immense romancière... loin là encore de toute mode. Elle savait faire un roman avec trois fois rien, un roman soutenu par la seule puissance de du style fait amour. Dans le défi de la limpidité. C’était notamment le cas pour Le Sixième jour, c’était le cas pour L’Autre, c’était encore le cas plus récemment pour Le Message.

 

   Elle avait donné pour la rentrée 2010 deux derniers ouvrages dont j’avais compris qu’ils étaient comme un testament : un roman qui déroulait une belle histoire d’amour : Les quatre morts de Jean de Dieu et un recueil de poèmes : L’Etoffe de l’univers où pouvait aussi se lire là encore, dans le grand âge qu’elle affrontait comme sa mort prochaine, son amour. Ainsi dans ce beau texte que le Printemps des poètes nous avait donné à lire deux ans plus tôt, « De cet amour ardent je reste émerveillée ».

 

L’amour justement fut son maître-mot sans doute. Non seulement l’amour pour l’homme qui avait très tôt partagé sa vie : son cousin Louis, mais aussi l’amour pour tous les êtres, cette immense générosité qu’elle mettait au jour avec Simm, ce vieillard têtu et splendide qui n’abdique jamais et conserve la confiance chevillée au corps envers et contre tous. Elle témoignait, avec lui, aussi pour l’espoir malgré les ravages du siècle comme cette douleur du Liban qui l’avait meurtrie.

 

Voilà ce que j’écrivais dans la revue Spered Gouez : « J’aime beaucoup l’œuvre d’Andrée Chedid. On la lira mieux quand on se sera défait de ce poncif imbécile qui veut que la mauvaise littérature soit pavée de bons sentiments. Andrée est un de nos vrais poètes. »

 

Aujourd’hui, je me sens un peu orphelin et ma pensée se tourne vers son mari, ses enfants et petits-enfants dont on sait l'amour qu'ils lui portaient. Leur douleur doit être à la mesure de celui-ci.

 

J'oserai enfin ici rapporter une citation d'Artaud qui me semble résumer assez bien l'apport d'Andrée :

 

 

 

"Assez de jongleries de formules, d'artifices de syntaxe, il y a maintenant à trouver la grande loi des coeurs".

 

Dans une époque qui a tant consacré justement aux artifices de syntaxe et aux jongleries de formules, Andrée s'est approchée au plus près de la loi des coeurs. C'est là l'honneur de la littérature.

 

 

 

 7 février 2011

 

 

 

Je dédie cette page à ma fille, Esther, me souvenant avec émotion comment entre 10 et 15 ans elle me dit spontanément que le livre qui l'avait marquée définitivement était le Sixième jour...

 

 

 

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Voir le site consacré à Andrée grâce au travail patient de son amie Anne Craver : http://www.andreechedid.com/

 

 

 

 

 

De cet amour ardent je reste émerveillée

 

Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent

 

Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés

 

Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.

 

Andrée Chedid

 

 

 

 

 

Le jour de l'annonce du décès d'Andrée, j'ai entendu sur les ondes "Maman, maman" par Louis Chedid, chanson extraite de son dernier album. Un titre magnifique avec une grande sobriété de moyens et une vraie générosité. C'est, j'oserais dire, dans la suite des mots d'Andrée. Voilà qui me tiendra compagnie avec ce cd chaleureux que j'ai acheté. Oui, "on ne dit jamais assez aux gens qu'on aime qu'on les aime." 

 

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Un inédit d'Andrée

 

 

 

En mars-avril 1977, je confiais au journal Ouest-France un dossier sur Jean Follain ("Mémoire et demeure de Jean Follain"). Il contenait des textes de Gil Jouanard, René Char, Hughes Labrusse, Guillevic et Andrée Chedid. Elle me l'avait adressé dès réception de ma demande. Il n'a pas été repris à ma connaissance. 

 

 

 

Salut à Jean Follain

 

 

 

 

Les mots de Jean Follain

 

Ont mesure d’ici-bas

 

Incisent le pain des choses

 

Fermentent dans le grain

 

Frissonnent dans les maisons

 

 

 

Et font usage du temps

 

En de terrestres saveurs

 

 

 

Ces mêmes mots déversent l’habitude dans l’imagerie du monde

 

Découvrent aux inventaires transparence et rumeurs

 

Franchissent la fine terre

 

 

 

Et s’allongent hors du temps

 

Sur les courbes de l’espace

 

 

 

Les mots de Jean Follain

 

Savent prendre toute la vie.

 

 

 

 Andrée Chedid, février 1977,

 

publié dans Ouest-France le 1er avril 1977, page Manche