René Rougerie

 

 

Pour Olivier 

 Je donne pour commencer désormais ce texte que j'ai publié dans le n° 21 de Sperd gouez, "Rougerie en Bretagne" avant les passsages contemporains de la mort de René et les hommages que j'avais reçus.

 

Rougerie en Bretagne

 

René Rougerie, né à Cussac le 5 janvier 1926, et mort le 12 mars 2010 à Lorient, Bretagne…

« Je publierai donc ce que j'aime, uniquement ce que j'aime. Revendiquant même le droit de me tromper... » René Rougerie.

Puisque je dois beaucoup à René et à Olivier je me permettrai, une fois n’est pas coutume (clin d’œil à mon frérot Gérard Cléry qui n’aime pas qu’on parle des rencontres avec les auteurs qu’on chronique… et il a bien raison), de relater ma rencontre avec René Rougerie. Vers 1976, je rédige alors régulièrement une chronique poésie en page manche dans « Ouest-France » et René m’adresse en service de presse un ouvrage de Saint-Pol Roux : Genèses… La Bretagne déjà avec Saint-Pol Roux le magnifique que mon ami Michel Rolland, habitué de Camaret, m’avait fait connaitre un peu dans ma période rennaise. Puis ce fut Objets de Jean Follain, ouvrage que j’avais commandé. L’éditeur s’excusait dans une lettre jointe du fait que la couverture était « quelque peu défraichie » (le livre avait vingt bonnes années !) et moi je trouvais cette couverture… merveilleuse tout simplement. Puis ce fut Poésie autour de Caen (1982), numéro spécial de « Poésie présente » concocté par mon fidèle ami Hughes Labrusse à qui je dois beaucoup aussi. J’étais émerveillé d’être au sommaire « chez Rougerie » et je pus enfin rencontrer René, que j’abordai alors fort timidement chez Hughes pour lui demander si… je pourrais lui expédier un manuscrit plus long… Ce sera Mouvance mes mots préfacé par Hubert Juin en 1984. J’ai donc rencontré René en Normandie, dans ce que je nommerai plus tard «l’étrangère matrie » mais j’ai toujours connu son profond attachement à la Bretagne, terre de poètes s’il en est. « En Bretagne, les poètes poussent comme des menhirs !!! », se plaisait-il à dire.

Si l’aventure a commencé avec Boris Vian et ses Cantilènes en gelée en 1949, si elle s’est poursuivie essentiellement à l’écart des remous parisiens dans le Limousin natal, à Limoges d’abord (rue des sapeurs auprès d’une petite maison très spécialisée dont l’une des hôtesses donnera son nom à la presse Rougerie…), puis dans le bourg de Mortemart, à deux pas d’Oradour, j’oserais dire que Rougerie est un éditeur breton. Cette histoire bretonne, de nombreux noms l’illustrent. Nous y reviendrons. Mais il me semble qu’avant de les évoquer il convient de voir ce qui, selon moi, très intimement, au-delà même des poètes, unit la maison Rougerie, sise dans le beau village de Mortemart, à la Bretagne.

Sans doute le ferai-je avec une approche un peu personnelle de breton « d’adoption » et qui pourra m’être reprochée mais je m’y risque de façon un peu… têtue.

Rigueur, patience, silence, exigence ! mais aussi indépendance, liberté, résistance ! Quelque chose de solide aussi comme le granit. Je me souviens que quand René m’a invité chez lui pour la première fois au début des années 90, il m’a d’abord parlé de la pierre de Mortemart et cette évocation était particulièrement sensuelle, venait de très loin en lui. La pierre des monts de Blonds, un granit justement, celui aussi de la maison du XIVe, rue de l‘échauguette. Quelque chose de profondément généreux aussi comme en ce jardin de Mortemart où se partagent les rires et les confidences avec des poètes devenus amis. Quelque chose de sobre comme ces couvertures Rougerie qui n’ont pas changé depuis des décennies et qui abritent une poésie choisie, aimée, imprimée tout aussi sobrement le plus souvent à l’aide de Gisèle, la fidèle presse. Quelque chose qui se découvre patiemment en découpant les pages, plaisir très sensuel[1]. J’ai parlé de rigueur et René fut un maitre en rigueur. Olivier est dans le même sillon.

Quelques grands noms, quelques grandes aventures, rattachent donc autrement les éditions Rougerie à la Bretagne. Je ne citerai pas tous les poètes bretons qui ont publié ici. Par manque de place bien sûr et par choix parfois, j’en ai le droit ! Je partagerai ainsi d’autant plus les valeurs de René qui ne publiait que « ce qu’il aimait ». Je ne parlerai donc que de ceux que j’aime et, comme lui, de ceux dont j’ai pu vérifier qu’ils allient ou alliaient, pour ceux qui ont disparu, des valeurs humaines et une vraie qualité poétique.

La plus belle aventure concerne indiscutablement l’œuvre de Saint-Pol Roux, certes né à Marseille en 1861 mais installé en Bretagne dès la fin des années 1890. En Bretagne où il mourra en 1940 après l’épisode tragique que l’on sait. René Rougerie, devenu légataire de sa fille Divine, y a consacré plusieurs décennies jusqu’aux Litanies de la mer, qu’il apportait en même temps que L’œuvre poétique complète de Xavier Grall dans la librairie « L’imaginaire » de Lorient quand il eut son malaise. Près de 25 ouvrages au catalogue aujourd’hui. Un très gros travail de recherche aidé par Jacques Goorma, Alystair Whyte, Gérard Macé, Yves Sandre ainsi que par des préfaciers de renom comme André-Pierre de Mandiargues ou Michel Décaudin. Une œuvre proprement visionnaire et inclassable. Ce dernier point ne pouvait que plaire aux Rougerie, spécialistes en la matière.

Je tiens aussi à insister sur les ouvrages d’Angèle Vannier. Après avoir publié chez Seghers et Flammarion notamment, Angèle Vannier, native de Saint Servan, et établie alors dans le Coglais à Bazouges-la-Pérouse, apparait chez Rougerie dans les années 1970 avec plusieurs ouvrages où elle atteint alors sa maturité de poète. Elle est entrée dans la « pluralité/vertigineuse/ du/ comme » et dans « la synthèse convulsive sur la langue » (Ordination de la mémoire, Rougerie, 1976). Mais Paul Eluard qu’elle avait rencontré et qui a préfacé L’arbre à feu a écrit dès 1950 : « Angèle Vannier, aveugle, préserve tout de l'ombre. Merveilleusement. ». Et on connait bien sûr l’aventure du « chevalier de Paris », poème d’Angèle mis en musique et chanté par Piaf, Montand, Sinatra, Dietrich… En 1990, les éditions Rougerie publient Poèmes choisis 1947-1978. Il faudra redécouvrir cette aveugle voyante.

Parmi les ascendants, on relève encore Victor Segalen avec Imaginaires par exemple. Plusieurs ouvrages de Max Jacob sont aussi disponibles, surtout des recueils de correspondances avec Michel Manoll, René Villard, Claude Lévanti, René Rimbert, Florent Fels…

Claude Vaillant est passé aussi chez Rougerie. C’était une écriture très sensuelle, érotique, puissante. Changeante aussi. Il me parait un peu trop oublié aujourd’hui. Je le dis simplement et pourtant nous nous étions engueulés par correspondance autrefois. Et bien sûr il y eut LOeuvre poétique de Xavier Grall en 2010 que j’ai déjà évoquée, l’auteur de Solo n’ayant cependant jamais publié de son vivant à Mortemart. 

Parmi les poètes présents je citerai Georges Drano actuellement dans le sud mais qui, né à Redon et n’a quitté la Bretagne qu’en 1993, belle écriture et belle personne pleine de générosité qui a coordonné un numéro de « Plein Chant » sur Rougerie en 1993. Il vient de publier Vent dominant : « Nos bouches s’ouvrent/ dans l’odeur du vent./ Est-ce la terre/ qui rentre pour nous saisir ? ». Yves Prié, l’éditeur de Folle avoine, a signé, semble-t-il, tous ses recueils chez Rougerie. Bel exemple de fidélité de quelqu’un qui ne cherche pas, lui, un éditeur qui le mettrait plus en vedette ! Et, quand il a créé sa propre maison d’édition, il a reçu les conseils précieux de son grand éditeur (oui, je dis « grand » !). Je me souviens avec émotion du billet qu’il m’avait envoyé à la mort de René. Guénane aussi, même si elle a publié ailleurs, est restée très fidèle à l’éditeur qui l’a découverte et l’a publiée pour la première fois en 1969, après une première parution dans « Poésie présente ». On ne saurait oublier Gérard Le Gouic bien sûr, auteur lui aussi de plusieurs recueils à Mortemart, même s’il n’y publie plus depuis plusieurs années. J’aime particulièrement ce passage tout vrai d’enfance dans Cafés (1988) : « J’avais six ou sept ans./ Malgré la guerre il n’était pas pays/ plus libre et plus éternel. ».

Enfin, il faut écouter la voix discrète de Gilles Baudry (voir notamment Nulle autre lampe que la voix).  Rien à voir ici avec des voix vaniteuses, intéressées, encombrantes, Baudry est un vrai poète (« vrai », cela seul importe) qui arme de silence et de recueillement les mots de son poème : « Autodafé/ de feuilles mortes./ Vacillement de flamme et de/ chandelle exsangue./ Toutes les choses ont leurs larmes. »

Voilà donc un petit tour chez les auteurs bretons Rougerie. Mon petit tour à moi. Je choisis ce que j’aime…

Je ne saurais terminer sans évoquer le fait que René tenait absolument à « sa » tournée en Bretagne où il avait de nombreux amis, poètes, libraires, bibliothécaires. Il est né Limousin mais il est mort en quelque sorte Breton (une mort à la Molière : malaise en pleine librairie, alors qu’il venait de publier deux recueils de poètes bretons et ce en plein printemps des poètes). Et ses cendres sont dispersées sur le terrain du manoir de Saint-Pol Roux à Camaret.

Mais bien sûr il reste que ce jardin de Mortemart, qui conserve tant de souvenirs d’amitié, est ouvert aussi à l’universel. Il reste aussi que, pour moi, Rougerie évoque plus une famille d’adoption qu’un pays. Je me souviens de René et de Marie-Thérèse ouvrant le courrier et découvrant les manuscrits, main dans la main comme à vingt ans (ils en avaient plus de 80…). J’enviais ce frangin, Olivier, qui avait eu, lui, la chance d’avoir de tels parents, unis de plus par cet amour jusqu’au bout.

Le matin du 12 mars 2010, alors que je me rendais au travail, j’appris par Olivier lui-même la terrible nouvelle de la mort de René, que je croyais indestructible. Dans les larmes, j’envoyai un sms à ma compagne, très attachée aussi « aux Rougerie ». Elle me répondit par ces mots prémonitoires, restés gravés : « L’amour fauché par l’irrémédiable fait d’autant plus mal qu’on sait déjà que le chagrin n’aura jamais son compte. »

Oui, « le chagrin n’aura jamais son compte » et l’amour est souvent « fauché par l’irrémédiable »… Mais enfin cet amour qui a planté tant de mots essentiels (un catalogue prestigieux !) et installé depuis longtemps aux commandes de Gisèle un fils, Olivier, surnommé « le patron » par René et  qui a pratiquement l’âge de la maison, cet amour-là ne saurait mourir. Il « rené » et continue patiemment son chemin de résistant contre « La fête des ânes[2] ».

Guy Allix



[1] Un ami éditeur et typographe à l’époque me disait : ce sont des livres qu’on dépucelle. Plus prosaïquement des lycéens à qui je proposais Poésie autour de Caen en 1982 : « Mais il est pas fini ton livre ! »…

[2] Titre d’un ouvrage salutaire de René, paru chez lui et illustré par le fidèle Jean-François Mathé.

 

" Il ne pouvait mourir qu'ainsi, debout."

 Marie-Josée Christien

 

 

René est décédé dans la nuit du 11 au 12 mars 2010. En plein "Printemps des poètes", il est mort, comme Molière, sur le lieu de sa passion puisque c’est en effet dans une librairie (« L’imaginaire » à Lorient) qu’il a été pris d’un malaise.

 

Il est mort aussi dans cette Bretagne qu’il aimait et où il allait si souvent sur les pas d’un Saint-Pol-Roux pour qui il avait tant travaillé.

 

Il a achevé son œuvre avec la publication d’un dernier Saint-Pol-Roux et des œuvres complètes de Xavier Grall.

 

Depuis la publication des Cantilènes en gelée du grand Boris, René n’a cessé de travailler et de défendre cette poésie qu’il aimait tant. Avec son fils Olivier depuis plus de trente ans.

 

62 années d’un travail acharné, nourri de la force de la seule passion.

 

62 années de combat, de résistance, d’intransigeance et d’une belle indépendance.

 

René surtout a toujours su rester intègre. Et cela est bien rare dans le monde des lettres.

 

Et plus qu’un éditeur patient, attentif et sans complaisance, René savait être l’ami de ceux qu’il publiait. Combien d’entre eux ont pu fréquenter le jardin de Mortemart où la table était toujours ouverte !

 

Combien René a pu donner à ses amis ! Tous si heureux et si riches de cette noble amitié. 

 

Beaucoup de poètes sont aujourd’hui orphelins.

 

 Mais il reste l’œuvre qui bat quand le cœur s’est arrêté.

 

Il reste cette parole de tous ceux qui dès maintenant vont contribuer à faire pleinement connaître celui qui reste finalement un grand éditeur.

 

Nous voudrions leur donner ici-même la parole sur le site de quelqu’un qui doit tant à René Rougerie. Ce en attendant que les revues fassent leur travail de reconnaissance.

 

Enfin on ne doit pas oublier l’immense et beau catalogue de René. C’est en lisant les livres Rougerie qu’on continuera à le faire vivre ici et maintenant.

 

« Je publierai donc tout ce que j'aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toutes les étiquettes, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable d'aimer aussi bien une poésie lyrique que celle concise où chaque mot porte son poids. »

 

 

 

Lire le bel hommage de Bernard Mazo sur le site de Texture :

 

http://revue-texture.fr/spip.php?article293 

 

 

 

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On pourra lire aussi de larges extraits du pamphlet écrit par René : La Fête des ânes sur le site suivant :

 

http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/la-fete-des-Anes-ou-la-mise-a-mort,84.html

 

L'ouvrage toujours d'une grande actualité est encore disponible... aux éditions Rougerie bien sûr.

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Enfin pour ceux qui voudraient mieux connaître l'oeuvre véritable de René, un ouvrage indispensable mis au point par les amis Nicole et Georges Drano :

la revue Plein chant n° 53-54, René Rougerie

Plein Chant, Bassac, 16120 Châteauneuf-sur-Charente 

 

Et bien sûr il ne faut pas oublier que l'oeuvre de

 René continue avec Olivier, maintenant seul aux

 commandes de Gisèle. 

 


Le plaisir de découper les pages d'un livre Rougerie... Tout un poème déjà...

 
 

Je les découpais, ces pages, avec des cartes bancaires ou des cartes vitales...

Une façon comme une autre de détourner ces objets et de dire autrement... de résister. 

http://ahoui.over-blog.com/article-30827844.html

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Je donne, pour commencer cet hommage, la parole à un poète qui n’a pourtant jamais publié chez lui. Preuve s’il en est besoin que l’affection qui lui est portée dépasse largement ses seuls "jardiniers".

Cher Guy,

C'est le coeur lourd, la gorge serrée serrée que je suis partie à Daoulas ce matin, après t'avoir écrit.
Sur le coup je m'en voulais de t'annoncer la mort de René. Après ton courriel, j'avais décidé de ne pas t'écrire, de ne pas te déranger, de respecter ton silence, d'attendre que tu sois disponible... mais c'était pour moi un cas de force majeure.
J'ignorais que tu étais déjà au courant. Mais je comprends que tu ne me l'aies pas dit dans ton courriel d'hier, que tu n'aies pas voulu  trahir ta parole à Olivier.
La nouvelle m'a fait  un grand choc ce matin : Yvon était si confiant jeudi soir. Rien ne laissait présager une issue fatale. Mis à part qu'il restait sans doute affaibli par une grippe dont il avait eu du mal à se remettre cet hiver, d'après ce que m'avait dit Yvon lors de notre conversation téléphonique. 
J'ai immédiatement pensé à toi.
En rentrant ce soir, j'ai relu les larmes aux yeux la belle lettre qu'il m'avait écrite après sa lecture des "Extraits".
Pour me consoler, je me dis qu'il est mort comme il a vécu, au plus près de sa passion. Il n'a pas connu la déchéance physique, la maladie. Il ne pouvait mourir qu'ainsi, debout.
Il tenait tant à venir en Bretagne (qu'il aimait) placer en librairies ses livres de Grall et Saint-Pol-Roux. Il a dû considérer sa mission accomplie avec ces deux derniers livres, qu'il pouvait quitter sa vie l'esprit tranquille.
Je ne le connaissais pas mais ma peine est grande. Il a publié tant de livres qui comptent pour moi. Je me faisais une telle joie de le rencontrer jeudi. La rencontre n'aura jamais lieu, il me faut me résigner à cela. Il m'en restera à jamais un goût de regret.
Je suis à tes côtés dans ton chagrin et ta douleur. Mon amitié est là, vive et vivante.
Je t'embrasse,
Marie-Josée Christien, poète

***

Avec une immense tristesse, j'apprends par ton mail la disparition de René Rougerie. C'est par ton intermédiaire que j'avais eu le bonheur de le rencontrer et ce moment avait fait partie des rares et grandes joies que m'a procurées ce métier, si lourd par ailleurs en tristes servitudes.

La nouvelle me parvient quelques heures après l'annonce du décès de Jean Ferrat, autre personnage, dans un registre très différent. J'étais à vingt mille lieues de son engagement politique, exprimé parfois en termes dont la brutalité m'avait heurté, mais j'étais fasciné par l'artiste. Même à distance, il avait accompagné ma jeunesse et je me rends compte qu'elle s'éloigne définitivement.

De grands coups sur la tête et en plein cœur…

Avec ou sans vol d'hirondelle, l'automne finit de s'installer.

Qui désormais dira aux jeunes le sens de la révolte?

Je ne sais pas chanter.

Écrire encore un peu ; ne pas se disperser.

Leur expliquer qu'on peut (doit) dire non pendant qu'il est temps…

Il n'y a plus une minute à perdre

En amitié

Gérard Bonemaison,

(ami et "journaliste" comme il n'en existe plus peut-être... ce commentaire sur lui est de moi...)

 

***

« Ni l'espérance ni la fortune
Mais la petite fleur desséchée dans un livre
Dont il reste seulement la cendre d'amour

- Comment mourir
Quand on peut encore rêver »

Georges Schehadé (Le nageur d'un seul amour - Gallimard 1984)

envoyé par Marilyse en hommage à René

 

***

La tristesse qui s'abat.

C'est un modèle qui s'en va.

Nous qui fabriquons en typo les boîtes aux mots que nous aimons des poètes, ne l'oublierons jamais.

 Je rêvais de le rencontrer, peut-être en allant avec toi...

Je vais essayer d'être encore plus dans ses traces.

 J'admire aussi Olivier, et j'envie ce partage de passion de père à fils ... et à petit fils.

Merci, Guy de cette information qui n'est pas encore parvenue par France Inter sur mes terres.

 Jacques Renou, typographe et éditeur

 

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Un bel hommage mon Guy ; alors que Jean Ferrat lui aussi, nous quitte !

Son départ sur le grand Saint-Pol-Roux est symbolique !

Je ne me réjouis jamais d'une mort, mais il est des morts qui me laissent de marbre ; d'autres non ; je connaissais Ferrat et pas René Rougerie (quel grand éditeur et serviteur de la poésie, chapeau bas) ; ce sont deux grands bonshommes qui nous quittent ; pour combien de salauds qui restent !

Christophe Dauphin

 

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Nous sommes envahis aujourd'hui d'images, de paroles, d'éructations diverses. Vite ! comblons le vide de peur que ne s'y loge quelque pensée. Tout passe à une allure de plus en plus folle, une chose et son contraire chassant l'autre à vitesse grand V. C'est une banalité - et une colère aussi - que de l'énoncer.

 La poésie, c'est tout le contraire : c'est le royaume de la patience, du silence, de la parole, de la durée. Qui, sinon René Rougerie, dans l'édition poétique, a incarné toutes ces valeurs ? La blancheur de ses couvertures était à l'image de son projet : pas de compromission, mais la liberté, la vérité, belle et nue, sous toutes ses facettes. Je viens de relire les fameux "Cantilènes en gelée" de Boris Vian : il fallait un certain culot pour éditer ce livre à l'époque, en 48 ! La sagesse comme fille de l'audace. L'audace vraie, celle qui fait avancer tous les autres et non cet ersatz qu'on nous déverse à longueur d'écrans poubelles ou de livres putassiers.

 Et que dire de la durée ! 62 ans de travail, d'amour de la poésie, d'amitié avec les poètes ! Et le lien qui n'est pas rompu puisque ses fils font vivre le précieux héritage. C'est là une belle et bonne sagesse, digne des Anciens.

 Ouvrir un livre des éditions Rougerie, c'est déjà entrer dans un autre monde. A chacun son cérémonial, son geste rituel : la carte bancaire ou vitale pour Guy Allix (ça m'a bien fait rire !), un couteau de cuisine bien aiguisé (c'est mon cas), un vrai coupe-papier pour d'autres, rarement ce qu'on a sous la main. Chacun sait que ce livre durera toute sa vie, qu'on y reviendra, qu'il faut ménager son intégrité et son confort de lecture. Il m'est arrivé, pressée de lire, de ne couper qu'une partie du livre et de commencer à lire pour ainsi dire à cahiers rompus. Mais bien vite je libérais le reste du texte.

 Chacun son chemin parmi les œuvres, tout au long de ce magnifique parcours des éditions Rougerie. Buissonnier, régulier, sauvage, têtu ... On passe et on repasse les mêmes bornes, on en découvre de nouvelles qui nous entraînent plus loin, avec la certitude, malgré les écarts du paysage, d'être en pays familier, en terre aimante.

 René Rougerie avait, chevillé au corps et à l'âme "l'esprit de résistance". C'est cet esprit qu'il faut entretenir et mettre en avant, quotidiennement, aujourd'hui plus que jamais, dans tout ce que l'on fait, éditeur, poète, humain du troisième millénaire soucieux de faire durer le temps, soucieux de préserver un espace d'amour au cœur de l'homme, pauvre homme de paille et d'argile salement pétri sous les exigences de l'époque. 

 La parole poétique lutte contre le mercantilisme, la marchandisation des âmes et des corps, la gabegie généralisée, la dilution, la haine : la mémoire vivante de René Rougerie nous entraîne à la résistance. C'est un appel, une porte grand ouverte avec pour seule arme un modeste coupe-papier...

 Marilyse Leroux, poète et lectrice de poésie

 

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 Il me plait assez que les premiers hommages sur ce site viennent de poètes ou d'amateurs de poésie qui n'ont pas connu René. La reconnaissance de son travail est grande.

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 Hommage à René Rougerie

 

Parler de René Rougerie c’est parler de l’édition de la poésie. Depuis plus de soixante ans, René Rougerie s’était imposé dans le monde de la poésie. Seule cette forme d’écriture, ce genre littéraire si décrié l’intéressait, avec les poètes aussi. Amateur de poésie certes, mais aussi connaisseur avisé, René Rougerie avait non seulement publié des «  anciens », comme Joë Bousquet, Pierre Albert-Birot, Saint-Pol-Roux, mais aussi de jeunes poètes en leur temps : Guy Allix, Gilles Baudry, Guénane, Roland Reutenauer, tant d’autres  aussi. On ne peut oublier non plus qu’il fut homme de revues et qu’il publia, avec Marcel Béalu, Réalités Secrètes et qu’ensuite ce fut Poésie Présente qu’il abandonna longtemps après. Mais René Rougerie représentait aussi le dernier maillon d’une édition artisanale. Cétait sur ses propres presses qu’étaient publiés la plupart des recueils et, c’était au début de sa carrière, un terme qu’il réprouverait sans doute, lui qui parcourait la France avec Marie-Thérèse et visitait les libraires. Il eut par la suite l’aide d’Olivier Rougerie à qui revient la lourde mission de continuer seul l’œuvre entreprise. De René Rougerie on peut aussi dire que ce fut un homme de caractère, intransigeant, qui n’appréciait guère que ses auteurs fréquentent d’autres éditeurs et ses fâcheries avec les poètes sont nombreuses et bien connues. Mais René Rougerie était un homme qui revendiquait bien haut son indépendance et son franc parler, ses prises de position à l’égard des pouvoirs officiels, nul ne les ignore.

Il s’en est allé, brusquement, alors qu’il effectuait une tournée en Bretagne et qu’il venait de publier les œuvres complètes de Xavier Grall. Cette disparition, nous avons peine à y croire. Nous savons que sa silhouette continuera longtemps à se promener devant nos yeux et que le nom de Rougerie ornera pour longtemps encore les premières pages de couverture des livres qui étaient un de ses raisons de vivre. Sa fin en est l’illustration tragique et significative.        

                                                Max Alhau

 

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 Cher Guy,


Rougerie, Ferrat ! comme deux coups de poing "dans la gueule" ! On reste là, K.O. debout ! Envie de dire "va jouer ailleurs la mort !"
Je pense évidemment à Olivier, rencontré à plusieurs occasions : à Bruxelles (il apportait au Théâtre-Poème un nouveau livre de mon ami Marcel Hennart) ; à Paris à La Conciergerie où Le Printemps des poètes et "les petits éditeurs" eurent trop brièvement "droit de Cité" ; au "Mercredi du poète" à l'occasion d'une présentation du travail des éditions Rougerie, quelle belle signature)...à Olivier qui va devoir porter une valise bien lourde, le poids de l'énorme aventure à laquelle René Rougerie aura brûlé son existence.
Je ne compte plus les livres porteurs de vie venus de Mortemart (la camarde est pourtant à l'affût dans le nom du lieu) sur mes étagèrese. Les tiens, acquis récemment, mais ceux aussi de Joë Bousquet, de Saint-Pol Roux, de Louis Guillaume, de Marcel Hennart, de Jean-Pierre Spilmont et j'en oublie sur le moment...Et puis le numéro de Poésie Présente qui salue l'oeuvre et les compagnonages de l'éditeur René Rougerie.
Il y a des jours où on ne voudrait avoir ni téléphone, ni radio, ni TV....
Mais les mots ardents incrustés dans le papier par René Rougerie vont garder leur lumière au delà de l'absence.
Bravo à toi pour ce remerciement et cette fidélité.
Gérard Cléry

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 Peu de lignes, peu de mots, pas de discours. De la peine profonde, celle qui vient du cœur, de l'affection, de l'amitié. René est parti comme il l'aurait souhaité, semble-t-il: la main sur ses chers livres, et quels ouvrages ! L'œuvre Poétique de Xavier Grall, Les Litanies de la mer de Saint-Pol-Roux.

De la Bretagne qui m'est chère au jardin de Mortemart qui m'est essentiel, un lourd nuage a traversé, envahi plaines et monts, rivières et ciels. Nous nous sommes retrouvés le jeudi 18 mars à Limoges, passants luni-solaires de la poésie, le cœur ouvert et qui saigne mais fervents, main dans la main, pour l'accompagner dans son dernier voyage.

L'œuvre est là, entière là, sur les rayonnages de nos bibliothèques, dans les bonnes librairies, les excellentes universités du monde entier. Il est temps de témoigner, de saluer le Grand Seigneur de la poésie qui s'en est allé plus loin, pour nous tracer la route. Serrons fort les mains d'Olivier, afin qu'il continue le chemin de lumière. Celles de Marie-Thérèse qui a été la veilleuse de Georges de la Tour auprès de son grand éditeur et de son époux aimé.

N'oublions pas les "coups de gueule", l'intégrité, la force de l'imaginaire, le "dur désir de durer." Soyons à la hauteur, compagnons fidèles.

Jeanine Baude

***

Bonjour,
C'est seulement cinq semaines après son décès que j'apprends la nouvelle (je ne regarde pas la télé, j'écoute un peu la radio, je ne prends pas beaucoup le temps de lire depuis quelques temps)... J'ai découvert les éditions Rougerie par un de ses auteurs et j'ai rencontré la famille Rougerie pour la première fois en 1995 lorsque je faisais un petit travail universitaire sur les éditions Rougerie, dans le cadre de ma formation professionnelle (mais je me suis spécialisée, par la suite, dans les archives). Cette rencontre fut un bonheur et reste inoubliable ! Je n'ai malheureusement pas été constante dans mes contacts mais nous nous retrouvions parfois à Paris où j'étais "montée" travailler.

Pour moi, c'est un grand homme dans une enveloppe de petit homme qui s'en va. C'est un témoignage de résistance marquant et courageux pour les jeunes générations comme nous, et Dieu sait si le terme résister a du sens dans ma vie. C'est aussi un amoureux de la poésie (et quelle belle poésie ! de la vraie poésie), de la simplicité, c'est la constance, la droiture, c'est la chaleur de l'accueil dans l'antre de Mortemart, c'est l'odeur de l'encre, du livre, la texture du papier, c'est plein de choses !

J'écris de ce pas à la famille Rougerie, et je souhaite encore longue vie aux éditions Rougerie et à ceux qui savent leur rendre hommage.

Sandrine Lacombe

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Je me permets de joindre ici un article paru, légèrement abrégé, dans le Journal des poètes à Bruxelles au cours du mois de Juin 2010.

 

René Rougerie ou l’exigence même

à Olivier et Marie-Thérèse

 

Selon une légende, René aurait eu un malaise sur les planches de la librairie « l’Imaginaire » de Lorient où il déposait ses dernières publications : l’œuvre poétique de Grall et un ultime volume de Saint-Pol-Roux. Ce jeune homme de 84 ans (fable : il en fait vingt de moins !) venait de parcourir, seul avec son estafette Renault, les 438 km séparant Mortemart de Lorient. Puis notre Molière serait parti dans la nuit d’un vendredi presque 13 ! En plein printemps des poètes ! Candide, j’y ai cru, j’ai pleuré. Un éditeur, un ami, un père. Un exemple… Mais j’ai repris ma lucidité. Une autre légende ne lui attribue-t-elle pas un premier recueil en 1928, « illustré par l’auteur », alors âgé de deux ans ? On ne me fera pas avaler tout cela. Il est des morts trop improbables. Je ne saurais croire à ce nouveau tour dont la malice de René a le secret.

Tout au plus cette fable, reprise ici même, permettra-t-elle de rappeler l’esprit d’une aventure de près de 65 ans, continuée par Olivier, le fils. « Le patron » depuis longtemps déjà. L’œuvre, considérable, s’est construite peu à peu, avec courage, obstination, indépendance. A l’écart des modes et des cuistres que René voue aux Gémonies. Née après-guerre dans le compagnonnage de Margerit et de Clancier, elle est liée à des noms prestigieux et inclassables (les Saint-Pol-Roux, Albert-Birot, Bousquet, Cadou, Jacob etc.), à de nombreux poètes qu’elle a découverts (comment les citer tous ? comment n’en citer que quelques-uns ?) ou à ces auteurs qui sont venus rejoindre le havre de Mortemart. Elle confirme une fidélité intangible à une éthique : un archaïsme aujourd’hui. René est intègre, incorruptible, à jamais résistant (combien lui-même résistant, dans l’honneur des poètes, dans le sillon du père, est resté attaché à ce mot !), aussi peu soucieux des honneurs que du lucre. Un libertaire dans toute l’acception du terme. L’exigence même.

Loin des us de la « grande » édition, il suit ses livres, depuis le texte reçu jusqu’au lecteur. Le manuscrit est lu par le « comité », familial et intraitable. L’échange suit si les mots sont animés. René est intransigeant. Il me fit réécrire une partie de recueil et je ne doute pas qu’il eût raison. Etre un « auteur Rougerie », ce dont on n’est pas peu fier, ne vous assure pas de placer chez lui n’importe quel projet. Avec Olivier, il m’a refusé un manuscrit. N’étant pas de ces génies autoproclamés, je les remercie de cette confiance, de cette rigueur. Il y a ensuite le travail avec Gisèle, la vaillante et centenaire demoiselle de fonte. A Limoges, un « client » d’une « maison » voisine était entré chez l’éditeur en réclamant une dame de ce nom. C’est resté gravé sur le marbre de l’atelier. René aime le plomb et l’encre, il aime sentir cet amour du caractère sur le papier mais l’impression ne fait pas écran ; elle porte sans fard le texte aux yeux et à la main du lecteur. Après la période des fac-similés qui le vit publier Les Cantilènes de Boris, rien n’a changé depuis les années 50. On ne trouvera pas ces fausses « jaquettes » mais cette vraie couverture blanche et mate où rouge et noir se répondent dans la rigueur du Garamond : la « signature » Rougerie ! Le texte ainsi abrité converse chaudement avec le frère lecteur. Autre parafe : le bannissement du massicot. Dans un salon de poésie, je demandai à un relieur de me prêter un coupe-papier pour dédicacer un ouvrage. Assurément bourreau dans une vie antérieure, il me dit : « Je vais te le rogner !». Je courais vite. Il ne me revit pas et j’appris à découper les pages avec… une carte bancaire.

Les livres sont diffusés auprès de 250 vrais libraires de France et de Belgique grâce à la fameuse estafette (600 000 km au compteur !) qui a succédé au mythique triporteur. Ni combine, ni réclame : un dialogue constant. C’est pourquoi un titre ici a la vie longue. Aucun pilon mais des entrepôts comme le vaste grenier de l’échauguette. Chaque exemplaire y attend patiemment son heur. J’avais commandé Objets de Follain 25 ans après sa parution. La couverture, m’écrivait René, était « défraichie », plutôt patinée en fait et le livre est là. Un présent d’hier.  

Dans le jardin de Mortemart, la table est toujours ouverte. Etre poète, c’est être ami… Mais cela se mérite. Là encore, On prend son temps. L’amitié est « exigeante ». Il faut faire ses preuves et montrer patte humaine. Etre capable d’humour (car les rouges rient), de simplicité, d’humilité, de fidélité… et oser nager dans l’étang ferrugineux, grouillant d’une vie hostile, que la famille affectionne : parodie d’épreuve initiatique, on s’y gausse du citadin apeuré et piètre nageur. Untel est bon poète, mais vil ou mesquin, il ne rentrera pas. Une fois que vous êtes admis comme ami, le lien est indéfectible… si vous gardez cette hauteur. L’homme est d’une générosité rare. Ses colères mêmes en témoignent. Pour preuve, ce pamphlet salutaire et lucide, La fête des ânes, que devraient avoir lu chaque artisan du livre et… chaque ministre de la culture.

René mort ? Cessons ces fariboles. Dans un malicieux récit, Guénane raconte comment on a annoncé son propre décès. Son éditeur, un certain R.R., est venu aux nouvelles et la défunte lui a répondu en personne au téléphone… Je joindrai René dès que j’aurai son nouveau numéro. J’entends déjà sa voix rire de cette légende. Il est là-bas, tout près, au plus près de Marie-Thérèse qu’il ne saurait quitter. Dans ce pays des poètes où les amis et les amours ne meurent pas.

Guy Allix

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Voir aux éditions le bruit des autres le livre de l'entretien accordé par René à Christien Viguié quelques mois avant sa mort. Ce livre est accompagné d'un DVD issu lui aussi de l'entretien.

 

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